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Léopold Lambert est auteur et rédacteur en chef du magazine The Funambulist. Dans ce court texte, il revient sur les manifestations de la gauche israélienne en soutien aux mobilisations contre le racisme et les crimes policiers aux Etats-Unis. En particulier, il souligne les limites de l’utilisation du slogan « Palestinian Lives Matter » (Les vies des Palestiniens comptent) par des militants israéliens.

Le colon dit « Palestinian Lives Matter ». Aux Etats-Unis, « Black Lives Matter » est devenu un cri de ralliement depuis Ferguson [n.d.l.r en août 2014] et tout le monde le comprend comme une revendication qui rappelle cette vérité très simple : « Les vies des Noirs comptent ». Mais aussi, de manière plus ambitieuse, comme la revendication du démantèlement des fondements de la suprématie blanche. Mais lorsque le colon israélien1 prend ce slogan et remplace le mot « Noirs » – ce qui est déjà un problème en-soi – avec celui du peuple qu’il colonise, il est difficile de ne pas interpréter ce nouveau slogan comme une affirmation bien faible, condescendante et surtout hors-sujet . Les Palestiniens ne vous demandent pas de reconnaître que les vies palestiniennes comptent (sans compter que beaucoup d’entre-eux sont déjà gênés que l’on vole le slogan d’une autre lutte pour leur appliquer), ils vous demandent de reconnaître vos conditions de vie de colons, de soutenir la lutte pour le démantèlement de l’État d’apartheid tout comme le retour des réfugiés palestiniens sur leurs terres  !

C’est aussi troublant de voir que les manifestations de la gauche israélienne de Jérusalem (celle de Tel-Aviv prétend se soucier de la vie des Noirs avant de retourner dans leurs appartements d’une Jaffa gentrifiée) n’ont lieu que lorsque le palestinien assassiné par leur police présente tout les aspects de l’innocence – généralement c’est une question d’âge ; dans ce cas, Iyad al-Hallak, qui a été assassiné la semaine dernière était autiste – légitimant ainsi les meurtres de ceux qui, d’une façon ou d’une autre, ne correspondaient pas tout à fait à cette définition de l’innocence.

On a vu des Israéliens quitter la Palestine en renonçant parfois à leur citoyenneté, on a vu des Israéliens consacrer leur vie à mettre au jour le colonialisme de peuplement, on a vu des Israéliens défendre BDS, on a vu (de très jeunes!) Israéliens refuser de faire leur service militaire et être emprisonnés pour cela, et ça n’est pas rien, loin de là, mais… Je me demande depuis un certain temps, combien d’Israéliens ont participé à la lutte armée ou bien à des actions de sabotage pour la lutte palestinienne au cours de ces 70 dernières années. Il y en a-t-il eu ? C’est une question sérieuse ; je n’en connais aucun. Je ne plaide pas nécessairement pour cela (du moins certainement pas sous la forme d’un défi) mais simplement, j’y pense comme une façon (il pourrait en avoir d’autres, mais peut-être pas aussi claire) d’imaginer ce à quoi ressemblerait pour des Israéliens de s’attaquer le plus radicalement possible à leur condition de colon, condition dont découle leur statut et qui régit leur vie au quotidien. Je sais que c’est placer la barre de la reconnaissance de l’engagement très haute, et que nous ne demandons pas à la gauche de nombreuses autres colonies de peuplement de s’engager à ce point à transcender leur statut de colon. Mais ce qui est sûr, c’est que même si toute la gauche israélienne brandissait des pancartes disant « Palestinian Lives Matter », la situation en Palestine n’évoluerait pas d’un poil.

 

Source – Traduction : Collectif Palestine Vaincra

 

1 Qu’il soit un antifa, ou peut-être même un admirable Refuznik – il ne faut pas les considérer comme des libéraux naïfs !