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La campagne de vaccination contre la Covid-19 ou le documentaire « Generació Kibbutz », sont des exemples de l’apartheid de l’État israélien et de ses manœuvres de propagande pour le nier.

 

Par Jorge Ramos Tolosa, Liliana Córdova Kaczerginski, Aritz García Gómez

 

Ces dernières semaines, nous avons entendu ou lu des louanges à propos de l’efficacité du gouvernement Israélien dans la mise en œuvre du vaccin contre la Covid. Peu de voix s’élèvent pour contester timidement ce concert d’éloges, mais qu’en est-il des voisins palestiniens de Cisjordanie et de Gaza ?

La quatrième Convention de Genève stipule qu’Israël est responsable de la santé et de l’assainissement de la population palestinienne sous colonisation et occupation depuis 1967. En outre, cette convention fondamentale du droit international énonce clairement l’obligation de la puissance occupante de prévenir la propagation des pandémies. De même, bien que l’on puisse affirmer que les accords d’Oslo ont transféré les questions de santé à l’Autorité palestinienne, l’infrastructure nécessaire à l’importation, à la distribution et à l’administration du vaccin est sous le strict contrôle israélien. Le statut international de la quatrième convention de Genève prévaut sur des accords tels que les accords d’Oslo et tout le monde sait qu’Israël les a violés et les viole systématiquement.

Peut-on parler d' »apartheid sanitaire » ? Oui, l' »apartheid », le régime raciste de séparation des populations avec des droits et des privilèges différents, développé en Afrique du Sud, et qui a également été appliqué avec quelques différences par les États-Unis contre les populations indigènes à travers la politique des réserves et dans le sud du pays avec des lois historiques comme celle de Jim Crow. Israël exerce un apartheid sanitaire avec le vaccin contre la Covid, manifestation supplémentaire de son apartheid. Cet État colonial, qui ne représente ni le judaïsme ni les Juifs et les Juives, contrôle 100 % de la Palestine historique et applique des régimes juridiques différents selon que la personne est juive ou non juive.

Il y a quelques semaines, l’ONG israélienne la plus connue au monde, B’Tselem, a déclaré qu’Israël exerçait un régime d’apartheid de la mer Méditerranée au Jourdain. En mars 2017, un organe de l’ONU, l’ESCWA, a déclaré qu’Israël était un État d’apartheid et le BDS (NDT : Boycott Désinvestissement Sanction), un outil légitime pour mettre fin à cet apartheid. Même l’ancien président américain Jimmy Carter a écrit un livre en 2006 sur la Palestine dans lequel il appelle à « la paix, pas l’apartheid ». Il s’agit d’ailleurs du titre du livre. Un prix Nobel de la paix, l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, a également critiqué « l’apartheid israélien ».

Il y a plusieurs décennies, le premier ministre de l’apartheid Sud-africain entre 1958 et 1966, Hendrik Verwoerd, a révélé qu’il était d’accord avec l’État d’Israël, puisque « Israël, comme l’Afrique du Sud, est un État d’apartheid ». Il est d’ailleurs important de rappeler que l’apartheid est un crime contre l’humanité selon le Statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui vient de se déclarer compétente pour enquêter sur les crimes en Palestine. Ce pourrait être la première fois en plus de 70 ans que la population palestinienne aurait accès à la justice internationale et que les criminels israéliens seraient jugés.

 

L’apartheid israélien est une partie fondamentale d’un modèle de colonialisme de peuplement qui constitue le cadre principal pour comprendre la question israélo-palestinienne et la relation du mouvement sioniste et de l’État d’Israël depuis 1948 avec le peuple palestinien.

 

Ainsi, l’apartheid israélien est un outil fondamental du modèle de colonialisme de peuplement à travers lequel on peut comprendre la question israélo-palestinienne et la relation du mouvement sioniste et de l’État d’Israël depuis 1948 – et pas seulement depuis 1967 – avec le peuple palestinien « natif ». Seule la population israélienne a le privilège de pouvoir être vaccinée et ce succès est également le fruit d’une société ultra-militarisée et ultra-technologisée, dans laquelle les aptitudes et le développement des filles, des garçons et des jeunes sont analysés dès l’école afin que plus tard, lorsqu’ils atteignent l’âge militaire obligatoire, ils/elles puissent être affecté·e·s à l’unité militaire la plus appropriée.

Il ne faut pas oublier que l’organisation de la défense civile israélienne est également très importante, tout comme la construction d’abris dans les bâtiments dédiés à la population juive ou la distribution de masques à gaz dans des épisodes historiques tels que les deux guerres du Golfe. En raison de ces facteurs, la société israélienne est bien formée pour distribuer et administrer rapidement un vaccin à sa population, qui est à peu près équivalente en nombre d’habitant·e·s à celle de la Communauté de Madrid. Mais pour la population de Gaza et de Cisjordanie, rien. Ce n’est que ces derniers jours que les premiers vaccins ont atteint la population palestinienne de Cisjordanie grâce à la pression internationale.

 

La métaphore du kibboutz

 

En lien avec tout cela, nous voudrions expliquer un autre fait récent qui aide à comprendre de nombreux aspects de la Palestine, d’Israël et de cet apartheid. Le 28 janvier dernier, TV3, la télévision publique catalane, a diffusé un documentaire présenté par l’un des anciens directeurs de la chaîne, connu pour ses positions pro-sionistes, Vicenç Villatoro. Ce documentaire, Generació Kibbutz, est un hommage aux kibboutzim (pluriel de kibboutz), des communes sionistes soi-disant « socialistes » qui existent depuis 1909. C’est aussi, au fond, un hommage à la colonisation sioniste de la Palestine, notamment quant à son système agricole et le contrôle du territoire développé par les kibboutzim.

 

Les volontaires qui ont voyagé de Catalogne vers les kibboutzim étaient principalement issus de deux milieux, du catalanisme politique ou culturel, ou de familles juives catalanes qui avaient été fortement influencées par le sionisme.

 

Les narrateurs et les témoignages du documentaire sont des volontaires catalans qui ont passé des semaines, des mois ou des années dans différents kibboutzim à travers Israël (également connu sous le nom de Palestine de ’48) pendant les années 1960 et 1970. Les volontaires étaient principalement issus de deux milieux : le catalanisme politique ou culturel – plus ou moins clandestin dans ces années-là sous la dictature de Franco – ou des familles juives catalanes fortement influencées par le sionisme.

 

Considérant les narrateurs du documentaire, on peut déjà constater un parti pris clairement sioniste. Ils racontent comment ils admiraient l’organisation communautaire des kibboutzim ; les activités culturelles et les bibliothèques où ils pouvaient trouver de nombreuses œuvres qui étaient interdites et censurées en Espagne (surtout marxistes et de gauche) ; la liberté sexuelle ; comment ils/elles se baignaient nu·e·s et ensemble, garçons et filles, etc. Ils vantent également le dépassement de la diaspora juive avec le « nouvel homme colonisateur juif » suivant les lignes sionistes, ou la capacité d’autodéfense et d’organisation sociétaire-armée, certain.e.s d’entre eux recevant même un entraînement pour la guérilla urbaine ou rejoignant certaines des milices de l’armée israélienne.

En effet, il y avait un lien étroit entre les kibboutzim et le militarisme. En raison de la condition de nombreux kibboutzim en tant qu’avant-postes militaires pour coloniser le territoire avant et après 1948, et en raison de la connaissance du terrain et de la capacité d’auto-organisation militaire de ses membres, de grands dirigeants de l’armée israélienne, tels que Moshe Dayan, Yitzhak Rabin ou Ariel Sharon, sont venus des kibboutzim ou des moshavim ou y ont vécu, ces derniers étant similaires aux premiers mais avec une plus grande prédominance de propriété privée.

 

D’autre part, dans le documentaire, on peut voir Xavier Torrens, professeur de sciences politiques à l’université de Barcelone, ouvertement sioniste, qui va jusqu’à affirmer que les kibboutzim ont été l’un des trois grands modèles de la recherche d’une société égalitaire qui a connu un certain succès avec les modèles sociaux-démocrates soviétique et nordique. En effet, pendant de nombreuses décennies, différentes gauches européennes ont admiré le modèle « socialiste » et « autogéré » des kibboutzim. Mais pendant longtemps, beaucoup de gauches ont oublié ou négligé – et, dans certains cas, oublié et négligé – la question du colonialisme et du racisme.

 

Les kibboutzim étaient des colonies de peuplement dans lesquelles seul·e·s les Juifs et Juives ou les Blanc·he·s pouvaient être membres à part entière. Il s’agissait donc d’un apartheid vis-à-vis de la population autochtone palestinienne. Ce « petit détail » n’est pas mentionné une seule fois dans le documentaire. Il n’y a pas non plus une seule référence au fait que de nombreux kibboutzim ont été construits sur les ruines de villages palestiniens qui ont souffert du nettoyage ethnique sioniste-israélien pendant la Nakba de 1948. Par exemple, sur les terres de la municipalité palestinienne d’Endur, expulsée et détruite, le kibboutz Ein Dor a été créé. Sur le village palestinien de Luby, Kibboutz « Lavi ». Sur les terres d’al-Birweh, le village rasé du grand poète palestinien Mahmoud Darwish, « Yas’ur » et « Ahihud » ont été construits. D’ailleurs, un des témoins dans Generació kibboutz, Miquel Sellarès (ex-directeur des Mossos) (NDT : Les Mossos d’Esquadra sont la force de police autonome de la Catalogne), est allé au kibboutz Beit Kama, fondé juste au sud-est d’al-Jammama, un village palestinien qui a subi le nettoyage ethnique.

 

Le kibboutz Netiv HaLamed-Heh a été fondé sur les terres du village palestinien expulsé de Bayt Nattif. Plus tard, sur cette terre, une forêt a été inaugurée pour rendre hommage aux personnes qui ont sauvé des hommes et femmes de confession juive pendant la Seconde Guerre mondiale, comme le Néerlandais Bastiaan Jan Ader. Une pratique courante de l’État d’Israël après sa création a été de planter de nouvelles forêts sur des villages palestiniens ayant subi le nettoyage ethnique. Ils les ont ainsi rayés de la carte et ont empêché la population réfugiée palestinienne de pouvoir retourner chez elle.

 

Bastiaan Jan Ader et sa femme Johanna Ader ont sauvé environ 200 Juifs et Juives du nazisme. Puis Bastiaan fut assassiné par les nazis en 1944. 16 jours plus tôt, leur fils, Erik Ader, était né. Erik, qui deviendra plus tard diplomate, avait bruyamment dénoncé en 2016, le fait qu’Israël ait utilisé le nom de son père dans la forêt à côté du kibboutz Netiv HaLamed-Heh et cachait le village palestinien détruit de Bayt Nattif. Erik Ader a accusé Israël d' »abuser de la mémoire » de son père et d’utiliser son nom pour cacher le « nettoyage ethnique ». Une grande et honteuse métaphore pour l’État d’apartheid israélien et ses nombreux « washing » (nettoyage de façade), « culture washing », « greenwashing », « pinkwashing », « vegwashing »….

 

Le paradigme du colonialisme de peuplement fonctionne de multiples manières, selon le contexte, à l’égard de la population colonisée : invisibilité, altération, exclusion, substitution, expulsion, sous-humanisation….

 

Les kibboutzim étaient fondés sur le colonialisme de peuplement, c’est-à-dire sur un modèle raciste et suprémaciste. Dans ce cas, il s’agit de la suprématie du collectif/ethnicité juif. Les habitant·e·s indigènes non juifs/juives de cette terre ont été rendu·e·s invisibles, expulsé·e·s, ils devaient disparaître. En fait, pas une seule fois dans les 52 minutes du documentaire ne sont mentionné·e·s les Palestinien·ne·s. Le paradigme du colonialisme de peuplement, le cadre le plus important et le plus utile pour comprendre la question de la Palestine, fonctionne de multiples façons, selon le contexte, vis-à-vis de la population colonisée : invisibilité, altération, exclusion, substitution, expulsion, sous-humanisation… ainsi que dépossession de biens matériels et culturels et tentatives de destruction ou de détournement de la mémoire et de l’identité.

 

Le modèle du kibboutz s’inscrit dans le concept raciste établi dès les années 20 par les partis « ouvriers » sionistes, incarné par l’idéologie du syndicat Histadrout (syndicat à majorité israélienne et adhérent à la Confédération syndicale internationale CSI) : travail exclusivement juif, production exclusivement juive, consommation exclusivement juive, ségrégation – « apartheid » dans la langue des colons boers sud-africains – de la population arabe d’origine. Il s’agit donc d’un « syndicat » qui a appelé et pratiqué dès ses origines l’apartheid communautaire ou ethnique, comme certains syndicats ont pratiqué l’apartheid racial en Afrique du Sud.

 

Ce « syndicat », comme les kibboutzim, a tourné autour des partis sionistes de gauche avant et après la proclamation de l’État d’Israël, et qui ont constitué l’élite qui a forgé la structure sociale et économique de ledit État. Le racisme de la Histadrout se poursuit aujourd’hui. Il ne défend pas – et n’est pas censé défendre – les droits des milliers de travailleurs et travailleuses palestinien·ne·s employé·e·s par les entreprises israéliennes. Les partis de la gauche sioniste, quelle que soit leur tendance, ont été et sont complices de l’élévation des kibboutzim et de la Histadrout au rang d’organisations progressistes et non de serviteurs structurels de l’idéologie et du projet sionistes.

 

Le colonialisme de peuplement implique ce que l’on appelle un mémoricide et un épistémicide. Et c’est ce que le mouvement sioniste et l’État d’Israël ont fait à la population autochtone, sous la forme d’un apartheid, d’un nettoyage ethnique et d’une occupation militaire, qui se poursuit et se poursuivra tant que durera le projet sioniste. Ces phénomènes et processus historiques clés ne sont pas non plus mentionnés une seule fois dans tout le documentaire afin de comprendre tout aspect lié à la question palestinienne. Ni même que les multiples kibboutzim existant en 1948 ont participé au nettoyage ethnique de la Palestine.

 

En définitive, la vaccination des malades de la Covid, ainsi que les kibboutzim eux-mêmes, sont une métaphore de l’apartheid et de la colonisation sioniste. De plus, des productions culturelles telles que ce documentaire nous aident à comprendre le rôle important de la hasbara – « diplomatie publique » internationale israélienne ou propagande – dans le projet de colonisation sioniste et dans l’État d’Israël, ainsi que ses nombreuses complicités universitaires, culturelles, économiques, militaires et politiques à l’intérieur et à l’extérieur de nos territoires. Comme vous le savez et comme le peuple palestinien nous le dit, l’apartheid israélien est soutenu par tout ce réseau de complicités et de collaborations. Il est donc urgent de mettre fin à ce crime contre l’humanité, comme le demande la plus grande coalition de la société civile palestinienne – BDS – et chacun peut y contribuer.

 

Article paru dans le journal espagnol El Salto le 13 février 2021
Crédit photo : Le Premier ministre israélien a visité une installation pharmaceutique en décembre dernier. Photo: PMI

Source : El Salto – Traduction : Collectif Palestine Vaincra