À l’occasion du 40ᵉ anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, nous publions ci-dessous une intervention du Collectif Palestine Vaincra faite à l’occasion d’une table-ronde « Colonialités et quartiers populaires » lors de l’édition 2023 du festival Tadamun. [Ce texte a été rédigé avant le 7 octobre 2023]

Le titre de cette conférence est « Colonialité et quartiers populaires ». On pourrait donc se demander que vient faire le Collectif Palestine Vaincra dans cette table-ronde pour parler de ce sujet. En réalité, le sujet de la Palestine est et a toujours été lié à ce sujet.

Tout d’abord, il est important de comprendre que la situation en Palestine est un processus de colonisation de peuplement qui a débuté à la fin du 19ᵉ siècle. Porté par une idéologie, le sionisme, il a été soutenu politiquement, économiquement et militairement par les grandes puissances coloniales de l’époque, la Grande-Bretagne et la France puis, dans un deuxième temps, par les États-Unis.

C’est dans la conjonction des intérêts du sionisme et de ces puissances coloniales qu’Israël a pu voir le jour en 1947/48. Le fondateur du sionisme, Théodor Herzl, définissait ses objectifs clairement : « Pour l’Europe, nous construirions là-bas une partie du mur à dresser face à l’Asie, nous pourvoirions aux avant-postes de la civilisation contre la barbarie. »

Pour les puissances coloniales comme la France, l’objectif de construire un avant-poste, un chien de garde dans la région a été le facteur déterminant de leur soutien stratégique à l’établissement puis au maintien de la colonisation de la Palestine. Un autre facteur, secondaire mais important, a été l’antisémitisme systémique et intrinsèque des dirigeants de l’époque préférant se débarrasser de leur population juive opprimée.

Aujourd’hui encore, le soutien des différents impérialismes occidentaux à Israël est un enjeu stratégique pour le maintien de leurs intérêts dans la région. L’État français a toujours soutenu la colonisation de la Palestine. En votant le plan de partage en 1947, en donnant l’arme nucléaire dans les années 60. Aujourd’hui, c’est toujours le cas. Il y a des intérêts forts pour la France à soutenir Israël. Ce soutien s’exprime en France par une répression croissante du soutien à la Palestine. La criminalisation du boycott d’Israël, l’interdiction de manifestations de soutien, la dissolution de notre collectif, le maintien en prison de Georges Abdallah sont autant d’illustrations de cette politique.

Alors d’un côté, nous venons de voir que l’impérialisme français et l’occupation israélienne forment une alliance stratégique. Dans le même temps, il est important de constater que ce qui est considéré par les autorités françaises comme son « ennemi intérieur », c’est-à-dire les populations non blanches des quartiers populaires, a toujours joué un rôle central dans le soutien au peuple palestinien et à sa résistance.

C’est l’immigration arabe, et en premier lieu maghrébine, qui a structuré et donné naissance au mouvement de solidarité avec la Palestine en France. Et c’est le mouvement de solidarité avec la Palestine qui a développé et renforcé les luttes de l’immigration et des quartiers populaires en France.

Un exemple significatif est la fondation des Comités Palestine entre 1970 et 1972. Initiée à la suite de la vague de solidarité mondiale avec la révolution palestinienne dans la foulée de la Bataille de Karameh de 1968 et de Septembre Noir en 1970, cette organisation portera la solidarité avec la Palestine comme partie intégrante de la lutte anti-impérialiste en France. Comme le souligne Michelle Zancarini-Fournel dans « La question immigrée après 68 », « ce militantisme, au départ extérieur à la politique française, a été le vecteur — par la diffusion intensive de tracts bilingues et de journaux — d’une forme de politisation dans les foyers, les cafés et les quartiers immigrés (la Goutte d’Or et Belleville à Paris, la porte d’Aix à Marseille). Très vite, les Comités Palestine se transforment en organes de lutte contre le racisme en France, soutenus par des militants français et des intellectuels. » C’est cette même organisation qui donnera naissance au Mouvement des Travailleurs Arabes, composante essentielle des luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Toute cette expérience souligne que la lutte pour la libération de la Palestine n’est pas seulement une cause anticolonialiste lointaine. Elle est un vecteur d’organisation ici et maintenant contre les coresponsables des crimes du peuple palestinien, l’impérialisme occidental et les régimes réactionnaires arabes. L’illustration que nous menons un combat commun, ici comme là-bas.

Un autre exemple sur lequel nous aimerions revenir et qui pour nous dit beaucoup de ce que la Palestine incarne dans les quartiers populaires est l’histoire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Alors que nous célébrons les 40 ans de cette grande initiative pour l’histoire des luttes antiracistes et des quartiers populaires, un événement demeure mal connu et en dit pourtant beaucoup. Cette marche a lieu un an après le siège de Beyrouth de 1982 et le départ de l’OLP du Liban. Se solidarisant avec leurs frères et sœurs palestiniens et libanais, des milliers de marcheurs ont arboré le keffieh palestinien pour souligner à la fois leur soutien à la Palestine, mais aussi pour dénoncer la complicité française dans ces crimes. Ce keffieh est devenu si gênant que Mitterrand a exigé des marcheurs qu’ils le retirent lors de l’organisation d’une rencontre. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la naissance de SOS-Racisme. Sa fondation visait à encadrer l’émergence politique de l’immigration maghrébine autour d’un antiracisme moral et républicain, mais aussi d’être un outil de normalisation des politiques anti-palestiniennes.

Ces quelques exemples soulignent que la cause palestinienne est éminemment une cause politique et qu’elle est indissolublement liée aux luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Avec la Deuxième Intifada et le soutien populaire dans les banlieues au palestinien, les partisans d’Israël et leurs amis ont développé la thèse du « nouvel antisémitisme » affirmant que c’était cela qui expliquait le soutien populaire à la Palestine. L’objectif était clair : isoler, intimider et réduire au silence cette solidarité. Les racines de ce soutien sont profondes et anciennes et n’ont rien à voir avec une quelconque « islamisation », un « communautarisme » ou de « l’antisémitisme ». Comme le rappelle le militant et sociologue Saïd Bouamama, « que ce soit par l’historicité de la question du soutien au peuple palestinien dans les luttes de l’immigration, par transmission plus ou moins explicite d’une expérience familiale porteuse d’une posture anticoloniale, par effets comparatifs avec les discriminations vécues et les logiques argumentaires les justifiants, les jeunes issus de l’immigration postcoloniale développent une sensibilité à la question palestinienne, qui pour être inégalement conscientisée et politisée n’en est pas moins structurelle de leur expérience sociale. » En d’autres termes, il y a une communauté de destin, historique et politique, entre le peuple palestinien et l’immigration maghrébine en France. Historique, car l’immigration des quartiers populaires est issue des anciennes colonies françaises et d’un Monde Arabe qui partage une communauté de destin avec le peuple palestinien. Politique, parce que nos ennemis sont les mêmes, Israël n’étant que le prolongement organique de l’occident et de son impérialisme. Et c’est pourquoi, comme l’histoire nous l’a montré, soutenir la Palestine c’est nous soutenir nous-mêmes.

Et c’est exactement ce que nous nous attachons à construire à Toulouse à travers le travail, modeste mais constant, du Collectif Palestine Vaincra. En concentrant notre travail dans les quartiers populaires de Toulouse, en particulier celui de Bagatelle, nous articulons nos objectifs sur plusieurs axes. D’abord et avant tout, notre objectif est de construire ce que les Palestiniens appellent Al Hadena al Sha’bya. C’est-à-dire un mouvement populaire de soutien à la résistance du peuple palestinien et à ses objectifs de libération de la Palestine de la mer au Jourdain. Nous avons aussi comme ambition de faire vivre l’héritage anticolonialiste de ces quartiers, notamment la victoire de la résistance algérienne après 132 ans de colonisation de peuplement française. Cette victoire étant le témoignage que non seulement la résistance d’un peuple est légitime mais qu’elle peut être victorieuse. C’est le sens de notre participation par exemple aux commémorations du 17 octobre 1961 ou la promotion du slogan « L’Algérie a vaincu, Palestine vaincra ». Enfin, nous participons avec nos moyens aux luttes en cours en France, du racisme d’État à la lutte contre les crimes policiers, soulignant que c’est une seule et même lutte de la Palestine à ici. Et c’est cette orientation qui explique l’hostilité des autorités françaises, des organisations pro-israéliennes et de la fachosphère. Ce qu’ils redoutent, c’est le développement d’une ligne anti-impérialiste claire qui unit les sujets plutôt que de les opposer et qui propose une alternative radicale à la haggra imposé par ce système.