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Sion Assidon est un militant marocain et défenseur de la cause palestinienne. Antisioniste et co-fondateur de BDS Maroc, il revient dans cet entretien sur l’histoire de la normalisation entre le régime marocain et l’État sioniste et ses récentes évolutions1.

 

Collectif Palestine Vaincra – Le 10 Décembre 2020, un accord de normalisation était signé entre le régime marocain et l’État d’occupation sioniste de la Palestine. Quelle origine à cet accord et quelles conséquences a-t-il ?

Sion Assidon – Il s’agit d’une « reprise de relations » interrompues en 2002, au moment de la seconde intifadha, et de la très dure répression à laquelle elle a été confrontée : fermeture à ce moment-là des deux bureaux de liaison, l’un, marocain, à Tel Aviv, et l’autre, sioniste, à Rabat.

Comme le titrait Ronen Bergman, journaliste sioniste, dans un article paru dans le NYT daté du même jour, ce nouveau pas est en fait le couronnement de 60 années de normalisation.

“For almost 60 years, the two countries, which agreed to normalize ties, have worked together closely but secretly on military and intelligence matters, assassinations, and migration of Jews to Israel” [Pendant près de 60 ans, les deux pays, qui ont accepté de normaliser leurs relations, ont collaboré étroitement mais secrètement sur des questions militaires et de renseignement, des assassinats et la migration de Juifs vers Israël.]

La normalisation a été inaugurée en 1961 par la vente des communautés marocaines juives (50$/ tête disent certaines sources), transformant brutalement des citoyens marocains du jour au lendemain en colons de la Palestine, main d’œuvre bon marché, chair à canon. Et donc en criminels de guerre et criminels contre l’humanité.

S’il y a un tournant, il faut le relier d’une part à l’approfondissement de l’alliance militaire avec les États-Unis (n’oublions que Trump/Kushner sont les artisans de ce nouveau pas dans la normalisation) avec, en prélude, la signature en octobre 2020 de l’accord de coopération militaire avec les USA, qui promettent le soutien au développement d’industries militaires, la vente d’armes, et qui confirment et étendent une alliance militaire traditionnelle, qui concerne les régions africaine et méditerranéenne.

Avec l’État sioniste, la nouveauté – non inscrite explicitement à l’accord – est l’entrée du Maroc dans un axe militaire ayant pour chef de file l’État d’occupation – la plus puissante armée de la région – aux côtés de l’Arabie Saoudite, du Bahreïn et des Emirats Arabes Unis – mais aussi de l’Égypte, etc.

La participation récente de l’armée marocaine – en particulier des forces aériennes – à des manœuvres communes avec l’armée d’occupation en est la confirmation. Axe tourné contre l’Iran et ses alliés.

Les dernières révélations médiatiques, concernant l’usage du logiciel Pegasus, ont levé le voile sur les derniers développements de la coopération au niveau du renseignement qui a une longue histoire : entre autres le travail en commun au moment de l’assassinat du leader marocain Ben Barka, mais aussi l’organisation des écoutes par le Mossad de tout ce qui s’est prononcé en ‘on’ et en ‘off’ lors du sommet arabe de Casablanca en 1966. Mais cela, c’est déjà de l’ancien (qu’il s’agit de ne jamais oublier !)….

L’événement, ce sont les habits neufs du discours officiel qui quitte la dénégation traditionnelle, levant le tabou sur la normalisation, jusque-là plus ou moins honteuse, et maintenant proclamée politique officielle. Ce discours affirme haut et fort cette « nouvelle » ère de coopération, sur la base d’une logomachie justificatrice, avec deux axes fondamentaux :

1 – pas loin d’un million de personnes d’ascendance marocaine participent à l’occupation de la Palestine. Ils sont déclarés être « nos frères ». Il s’agit là d’une tentative de double négation : à la fois du crime de leur déracinement (= l’amputation du peuple marocain d’une partie historique d’une de ses composantes), et de celui d’avoir fait de citoyens marocains et de leur descendance des occupants de la terre de Palestine, porteurs d’armes au quotidien contre le peuple palestinien. Et ainsi de les avoir transformés en criminels de guerre et criminels contre l’humanité contre le peuple palestinien, à plus d’un titre.

2 – le régime marocain serait resté « fidèle à son soutien à la cause du peuple palestinien ». Proclamation soutenue au moment même où il ouvre tout grand les bras pour enlacer l’État colonialiste raciste, qui pratique une colonisation de remplacement, des massacres de civils,…. (crimes de guerre selon le droit humanitaire international), et pratique au quotidien l’apartheid et l’épuration ethnique (crimes contre l’humanité) etc. Tous crimes proclamés politique d’État (voir, par exemple, loi fondamentale de l’État juif de 2018). Le dernier épisode de l’agression sur Gaza et de l’épuration ethnique politique officielle à Jérusalem (Sheikh Jarrah, Silwan,….) illustre de manière éclatante la nature de l’allié que le régime marocain a décidé d’embrasser.

 

Selon une étude2, le peuple marocain est très majoritairement opposé à cette normalisation. Quelles ont été les réactions à cette annonce ?

Il faut bien sûr souligner l’exploitation par le régime des circonstances de l’épidémie et du contrôle de la circulation des personnes (rendant difficile par exemple une marche nationale), en même temps que celles d’un bombardement médiatique sans trêve sur les deux thèmes cités, ainsi que de l’exploitation de la fibre nationalitaire affirmant les « bénéfices » tirés de la position américaine concernant la souveraineté étatique du Maroc sur le Sahara. La tentative de brouillage des pistes a été lourde. Ajoutez à cela un discours d’exaltation chauvine qui prend prétexte de tout événement pour affirmer la « grandeur et la gloire du royaume » en même temps que sa victimisation du fait des « envieux » dont la liste est interminable.

Cela n’a néanmoins pas empêché les forces vives du pays, organisées en un « Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation » – large coalition de partis, de syndicats et d’associations – de lancer deux appels successifs pour des journées nationales qui ont vu sortir les citoyennes et les citoyens dans l’espace public dans plus de 50 localités à travers le pays pour des sit-ins – qui se sont transformés quelquefois en marches – et qui ont permis de conspuer la politique de normalisation et de soutenir la résistance du peuple palestinien.

 

Quel peut être le rôle des personnes vivant en France pour soutenir le peuple marocain dans sa lutte contre la normalisation ?

Il ne faut pas perdre de vue que la lutte contre la normalisation est la forme actuelle de participation des Marocains à la lutte contre la colonisation de la Palestine. Chaque région y participe à sa manière….

Au Front Marocain pour le soutien à la Palestine et contre la normalisation, un des axes fondamentaux de travail est de rappeler à qui nous avons affaire. L’actualité ne manque pas de ce point de vue là. En Palestine d’abord, évidemment où le quotidien amène son lot de crimes. Mais aussi au plan international. Par exemple, les rapports successifs des organisations des droits humains, qui soulignent qu’on a affaire à un régime d’apartheid (selon le rapport d’Human Rights Watch), l’énorme scandale de l’espionnage téléphonique, etc. Autant de points d’entrées pour rappeler, d’un côté, l’épuration ethnique – de la Nakba de 47-49 jusqu’au projet officiel de judaïsation de Jérusalem-Al Qods –, et souligner que le régime d’apartheid n’est pas contingent mais intrinsèquement lié à l’entreprise sioniste comme projet colonial. D’un autre côté, que la dimension grandissante de marchand de moyens militaires des plus simples aux plus sophistiqués est intrinsèquement liée à une situation où la guerre est un mode d’existence. Et que les violations des droits humains et du droit international humanitaire sont constitutives, ici et là, d’une telle entreprise. Mais chaque conjoncture a sa spécificité. Aujourd’hui il est important de prendre au sérieux les preuves de l’enfoncement du Maroc dans une entreprise d’espionnage et de les exposer avec pédagogie. C’est une dimension de la normalisation qui interpelle toutes les forces qui défendent les droits humains et souhaitent protéger les libertés individuelles.

 

Le 25 juillet 2021, une première ligne commerciale directe a été annoncée entre l’Etat sioniste et le Maroc. Quel sens a cette annonce pour vous ?

Cette liaison cristallise parfaitement la signification de la normalisation. Les sionistes sont au Maroc en pays conquis…

 

L’arrivée des premiers touristes israéliens a eu lieu avec son lot de provocations (comme le fait de brandir le drapeau israélien à l’aéroport). Quelles ont été les réactions du peuple marocain ?

L’orgie indécente à laquelle a donné lieu « l’accueil » des colons a révulsé les marocains épris de liberté et de dignité. Pour le moment ce sont les réactions dans les réseaux sociaux. Elles sont appelées à se développer et à s’exprimer plus directement « en situation »…

 

Une campagne a été lancée par le Front Marocain d’appui à la Palestine et de lutte contre la normalisation – coalition à laquelle participe BDS Maroc – contre le tourisme sioniste au Maroc. Quels sont les objectifs de cette campagne ?

La promotion de ce que la coalition considère comme une invasion (‘ghazou’) est une tentative de domestiquer l’opposition traditionnelle radicale des plus larges couches de la population marocaine à l’occupation de la Palestine présentée en la circonstance comme inéluctable, à les habituer dans leur quotidien à devoir côtoyer les occupants. Cette opération est du même ordre que celle – jugée la plus dangereuse par le Front – qui consiste à conditionner les jeunes esprits en leur enseignant dès l’école que l’occupation de la Palestine est définitivement inscrite sur la carte de géographie, et que les occupants d’origine marocaine (qui pratiquent au quotidien différents crimes contre le peuple palestinien – aux yeux du droit humanitaire international) seraient « nos frères ». Discours sous l’intitulé de la promotion de ‘tamaghrabit’ = ‘la marocanité’ qui sature aussi les médias au quotidien ! De même l’envahissement de l’espace public de « touristes » vise à corrompre – en profitant de la crise et de la misère qui en résulte – et à habituer les gens à trouver une telle invasion comme normale. Elle participe de la « normalisation des cerveaux ».

La campagne du Front vise à démystifier le discours normalisateur en rappelant la réalité des crimes (le sang versé par ces derniers – Mai 2021 – n’a pas encore seché). Le Front appelle tous les acteurs du tourisme à refuser cette invasion : il ne s’agit pas de « touristes », mais de criminels. En rappelant que tout colon de la Palestine – homme et femme – est soumis, d’abord, à un service militaire et, par la suite, à une période annuelle de service de réserve dans l’armée. Cela consiste à porter les armes contre le peuple palestinien3 en participant aux raids nocturnes, aux arrestations (y compris d’enfants), au quadrillage de la vie quotidienne des Palestiniens, à leur privation de leurs droits les plus fondamentaux (à jouir de leur espace national – terre, eau, habitation, voies de communication, droit de circulation, droit à être traité équitablement,…), à des arrestations arbitraires (y compris sans jugement avec la détention administrative), etc. Quand ce n’est pas en participant directement à des massacres, en masse ou dans les exécutions individuelles sans jugement, pratiquées à bout portant dans la rue.

L’objectif de la campagne est aussi de faire savoir aux envahisseurs que, tant que la Palestine n’est pas totalement libérée, ils ne sont pas bienvenus au Maroc – quand bien même leurs ancêtres y seraient nés et y sont enterrés. Que le Maroc n’est pas un complexe touristique pour le repos des criminels de guerre.

 

1 Voir également l’interview de Sion Assidon réalisée par le média ACTA (membre du réseau Samidoun) en février 2021 : https://acta.zone/sion-assidon-la-palestine-est-une-cause-nationale-marocaine/

2 https://www.dohainstitute.org/en/Lists/ACRPS-PDFDocumentLibrary/Arab-Opinion-Index-2019-2020-Inbreef-English-Version.pdf

3 Rappelons que les colons, sur toute l’étendue de la Palestine, de la Mer au fleuve Jourdain, ne se séparent jamais de leur armes individuelles de soldats : s’ils ne les arborent pas dans la rue, comme les colons dans les régions occupées depuis 1967, ils les ont chez eux à portée de la main

Affiche du Front Marocain d’appui à la Palestine et de lutte contre la normalisation