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« Je parle de la liberté qui n’a pas de prix, de la liberté qui est elle-même le prix ».

La citation de Ghassan Kanafani est la première chose qui m’est venue à l’esprit lorsque j’ai appris que mes collègues et amis avaient été emprisonnés.

À l’automne 2019, j’ai commencé mon dernier semestre à l’université de Birzeit, en Cisjordanie palestinienne, en attendant avec impatience mes cours et le jour de la remise des diplômes. Cependant, des circonstances ont empêché cette joie de s’accomplir, et l’une de ces circonstances était l’arrestation de mes amis.

J’avais l’habitude de voir ces collègues tous les jours sur le campus de l’université, et d’entendre leurs voix, leurs rires et leurs injures les uns envers les autres. Mais les forces militaires israéliennes nous ont effectivement interdit de voir leurs sourires sur le campus universitaire, et elles ont empêché la lumière du soleil d’atteindre nos yeux.

Mes amis étaient des militants des élections étudiantes, mais les Israéliens n’ont pas donné de raison claire à leur arrestation, si ce n’est de déduire lors des interrogatoires qu’ils étaient membres d’un groupe terroriste.

L’amour de notre patrie est-il un crime pour lequel un étudiant doit être emprisonné et empêché de terminer ses études ?

Notre nationalité palestinienne est-elle un péché pour lequel nous méritons d’être punis chaque jour ?

Nous résistons, nous aimons la vie et nous brillons malgré la souffrance. Voilà à quoi ressemble la vie d’un étudiant palestinien lorsqu’il est délibérément privé de vie universitaire.

Je n’ai pas vécu moi-même la dure expérience de la prison, mais j’en ai ressenti l’amertume lorsque j’ai parlé à mes amis et entendu de leur bouche les douleurs psychologiques et physiques qu’ils ont endurées dans les geôles obscures.

Rassemblements pour les candidats aux élections des représentants étudiants de 2018 à l’Université de Birzeit. Photos de Mohammad Abu Zaid.

 

L’esprit de résistance

J’avais l’habitude de voir mon ami Amir Hazboun rire sur le campus de l’université, solide comme l’acier, un ami loyal de ses amis. Hazboun était un étudiant en quatrième année, spécialisé dans l’ingénierie mécanique.

« Dans les premiers moments de l’arrestation, vous ressentez une peur intense, d’autant plus que c’est votre première expérience », m’a confié Ameer après coup. « Vous n’êtes pas habitué à ce que des armes soient pointées sur vous et à être jeté violemment au sol. Dans ces moments-là, l’inconnu commence. Vous commencez à vous poser des questions, telles que : « Est-ce que je rêve ? Où vais-je aller ? Vais-je être battu ? Comment vais-je me comporter si je vais à l’interrogatoire ? Une bande d’images et de souvenirs passe dans votre tête. »

« Après une période où vous avez subi des coups et des violences, vous commencez à essayer de ne pas être brisé, même si vous vous sentez accablé. Quant aux menottes en plastique et au bandeau, vous commencez, après une courte période, à essayer de vous y adapter. Vous ne pouvez pas marcher à moins qu’un des soldats ne vous tienne et ne marche avec vous, et vous ressentez alors une sensation d’impuissance et de faiblesse. Quant à vous jeter dehors à l’air froid pendant des heures : alors tout prisonnier sent qu’il perd peu à peu ses forces, mais il essaie aussi de garder son calme, et pendant tout le processus de détention, on essaie de vous isoler et de vous affaiblir avec toute la souffrance qu’il contient. Le prisonnier essaie de maintenir sa fermeté, en se rappelant certains souvenirs et situations qui montrent sa force, et l’amour des gens pour lui, et cela l’aide dans la phase de confrontation. »

Un étudiant d’à peine vingt ans mérite-t-il ce genre de tourments ? Est-ce que quelqu’un le mérite ?

Je me souviens des élections universitaires de ce semestre, et des activités étudiantes qui s’y sont déroulées, de l’atmosphère démocratique qui régnait dans toute l’université et des étudiants qui exprimaient leur désir de choisir leurs représentants devant l’administration universitaire. La participation des étudiants à la prise de décision est l’un de leurs droits au sein de l’université, alors pourquoi l’occupation israélienne poursuit-elle les étudiants pour leur participation politique légitime ?

J’ai beaucoup d’amis et de collègues qui sont toujours derrière les murs de la prison, soumis à des abus quotidiens, en particulier pendant la période d’interrogatoire, au cours de laquelle ils peuvent être soumis à des formes brutales de torture physique et psychologique.

 

Endurer des interrogatoires brutaux

Q.M était un étudiant de troisième année, spécialisé en informatique, lorsqu’il a été arrêté le 2 septembre 2019. Il a passé un an et demi en prison en Israël. Il a également été soumis à une expérience difficile dès son arrestation.

Il m’a demandé de ne pas utiliser son nom complet en raison des menaces que l’étudiant palestinien ressent chaque jour à cause de l’occupation.

Au cours de ma conversation avec Q.M., il a expliqué comment son arrestation brutale s’est produite, de manière soudaine et choquante, lorsque la porte de sa maison a été fracturée. Il a décrit la violence et les cris, en plus de la pression psychologique et des coups physiques devant sa famille.

« L’une des choses qu’ils m’ont dites et qui est restée dans mon esprit, dit-il, est la suivante : ‘Vous, en tant que Palestiniens, vous n’êtes rien, et vous ne deviendrez jamais des êtres humains dans votre vie. Vous êtes des animaux et nous aimons vous chasser ».

Q.M a décrit la peur et l’anxiété qu’il a ressenties pendant les interrogatoires, car les noms de ses amis et de sa famille ont été utilisés comme moyen de pression pour qu’il avoue quelque chose qu’il n’a pas fait. « Lors de mon arrestation, alors qu’ils me mettaient dans la jeep militaire, les soldats ont délibérément nommé des personnes que je connais et qui n’étaient pas détenues. Ils parlaient d’une opération à laquelle ils pensaient que j’avais participé. Ils ont enregistré une vidéo d’eux-mêmes m’accusant en hébreu de faire partie du groupe qui a commis cette opération » – ils essayaient de le pousser à l’aveu – « mais j’ai pu comprendre ce dont ils parlaient parce que je parle hébreu. J’attendais le moment où je pourrais me défendre. J’ai dit que je n’avais rien fait de tel parce que je n’étais pas du tout impliqué. »

Les pires aspects du traitement israélien lors de l’arrestation et de l’emprisonnement sont les problèmes de santé et psychologiques dont souffrent les étudiants détenus. « Pendant l’enquête, plusieurs de mes dents ont été cassées et la douleur était très forte, je ne pouvais donc pas manger la nourriture qu’ils me donnaient », raconte Q.M. « Pendant toute la période d’interrogatoire, j’ai souffert d’une dent cassée sans recevoir le traitement nécessaire. Ils ne me donnaient qu’un comprimé d’analgésique par jour, et à la fin de l’interrogatoire, on m’a emmené dans une clinique misérable qui ne respectait pas les normes sanitaires essentielles, et où on m’a extrait les dents sans me donner d’anesthésiant. »

Amir et Q.M. ne sont que deux parmi d’autres. Le nombre de prisonniers et de détenus dans les prisons israéliennes, à la fin du mois de mars 2021, a atteint environ 4 450, dont 37 femmes. Trois d’entre elles sont de jeunes collègues universitaires, tandis que le nombre de mineurs est d’environ 140 enfants.

L’occupation israélienne crée des obstacles à notre vie d’étudiants universitaires, et nous sommes, à tout moment, susceptibles d’être arrêtés sans charge.

Cette situation nécessite l’intervention des organisations de défense des droits de l’homme. Les voix des étudiants palestiniens doivent être entendues. Je suis une étudiante palestinienne. J’ai le droit de terminer mes études de manière pacifique, et j’ai le droit d’être en sécurité à l’intérieur des murs de l’université. J’ai le droit d’élever la voix et de dire : « Je mérite une vie décente, je ne suis pas un numéro qui est mentionné dans les nouvelles quotidiennes. »

Article d’Israa Musaffer, publié le 6 septembre 2021

 

Source : We Are Not Numbers  – Traduction : Collectif Palestine Vaincra