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Du 6 au 9 septembre 1970, plusieurs commandos du Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) lancent une grande opération de détournement d’avions de ligne. Mal connue et parfois décriée, c’est la plus grande opération de cette envergure jusqu’à aujourd’hui. Elle a mis sur le devant de la scène internationale le peuple palestinien et son combat contre le colonialisme et l’impérialisme.

 

Une opération pour la libération de résistants palestiniens

 

Dès le 6 septembre, plusieurs combattants palestiniens lancent une opération conjointe de détournement d’avions. L’objectif est de les faire atterrir dans la base aérienne de Dawson’s Field, une ancienne piste de la Royal Air Force, située dans le désert jordanien près de Zarka. Rebaptisée « Aéroport de la révolution » par le FPLP, cette base avait été tenue secrète et était sous le contrôle des Palestiniens.

  • Deux commandos réussissent à détourner 2 avions de ligne, un américain et un suisse.
  • Une troisième tentative échoue à détourner un avion de ligne israélien. L’un des deux combattants, Patrick Argüello sera tué par balle. Militant nicaraguayen membre du Front sandiniste de libération nationale, il symbolise une époque où de nombreux internationalistes à travers le monde ne font qu’un avec la cause palestinienne et apprennent à ses côtés. Dans cette opération, Argüello est accompagné de la militante palestinienne Leila Khaled qui sera arrêtée et emprisonnée à Londres.
  • Un quatrième avion d’une compagnie américaine sera détourné vers Beyrouth puis vers le Caire. Considéré comme trop gros pour atterrir sur l’Aéroport de la révolution, les combattants palestiniens le videront et le feront exploser sur le tarmac égyptien.
  • Enfin, un cinquième avion d’une compagnie britannique sera détourné le 9 septembre par un sympathisant du FPLP.

L’objectif de l’opération est la libération des passagers en échange de la libération de prisonniers palestiniens en particulier la libération de Leila Khaled détenue à Londres et la libération des prisonniers Tawfiq Youssef, Amina Dahbour et Muhammad Abu Al-Hija arrêtés en 1969 à Zurich suite à une opération de détournement d’avion et détenus en Suisse.

Dans un discours prononcé en juin 1970, le fondateur du FPLP Georges Habache s’adresse à des otages occidentaux pour expliquer cette démarche : « Il vous sera peut-être difficile de comprendre notre point de vue. Les gens vivant dans des circonstances différentes pensent différemment. Ils ne peuvent pas penser de la même manière, et nous, le peuple palestinien, et les conditions dans lesquelles nous vivons depuis un bon nombre d’années, toutes ces conditions ont modelé notre façon de penser. Nous ne pouvons pas l’empêcher. Vous pouvez comprendre notre façon de penser, quand vous connaissez un fait très basique. Nous, Palestiniens, depuis 22 ans, depuis les 22 dernières années, nous vivons dans des camps et des tentes. Nous avons été chassés de notre pays, de nos maisons et de nos terres, chassés comme des moutons et laissés ici dans des camps de réfugiés dans des conditions très inhumaines. » Il poursuit en soulignant que « nous allons nous défendre et défendre notre révolution par tous les moyens et tous les moyens, car – comme je vous l’ai dit – notre code de morale est notre révolution. Tout ce qui protège notre révolution serait juste. C’est notre ligne de pensée. Nous avons donc mis des contre-plans pour décider que nous devrions gagner. L’un des éléments de ce plan était vous, ce qui s’est passé ici. Nous avons estimé que nous avons pleinement le droit de faire pression ici sur le régime réactionnaire et en Amérique et sur toutes les forces, et ce sera une carte gagnante dans notre main. »

Après de longues heures de discussion, un accord sera trouvé. Les otages seront libérés et les avions exploseront devant les caméras du monde entier comme témoignage de la puissance de la résistance palestinienne. Le 1er octobre, les 4 combattants palestiniens détenus dans des prisons européennes seront libérés.

« Derrière l’ennemi, partout »

 

Fondé le 11 décembre 1967, le Front Populaire de Libération de la Palestine a mis en place dès 1968 des « opérations extérieures ». Sous la responsabilité de Wadie Haddad, l’objectif est d’attaquer Israël et ses soutiens selon le slogan « Derrière l’ennemi, partout ». Dans le document « Le Front Populaire et les Opérations extérieures » paru en 1971, le FPLP souligne « qu’il est naturel dans une guerre de libération de frapper des zones d’importance stratégique vitale pour l’ennemi, et il est important de frapper les zones qui ont créé l’ennemi à cet endroit et qui servent de ressource qui lui fournit tout ce dont il a besoin pour rester et grandir. » Par ailleurs, le document poursuit en rappelant que « le mot « Opération extérieure » n’est pas un mot magique qui peut désigner n’importe quelle action qui a lieu « en dehors » géographiquement. Il est clair qu’une opération extérieure peut être excellente et qu’une autre opération pourrait être problématique. Ces facteurs comprennent le type d’opération, le moment et le lieu, la planification et le fonctionnement efficaces, la cause qu’ils servent, et l’impact des facteurs juridiques, des médias, de l’agitation et de la logistique, et ces derniers points n’ont pas seulement une importance intrinsèque dans les opérations extérieures, mais en fait dans toute opération. » Enfin, il souligne que « s’il est faux de justifier et de glorifier « toutes » les opérations extérieures, l’erreur naïve parallèle est une dénonciation de « toutes » les opérations extérieures (comme l’ont fait certains milieux de manière irresponsable). Il n’y a rien d’absolument correct dans tous les cas et rien d’absolument mauvais. »

L’Opération « Aéroport de la révolution » s’inscrit dans ce cadre. À l’époque, les détournements d’avions n’était pas exceptionnel mais le FPLP a réalisé une démonstration de force en détournant simultanément plusieurs avions et en créant secrètement un aéroport en plein désert Jordanien. Par ailleurs, l’opération n’a pas ciblée uniquement l’occupation israélienne mais également l’impérialisme occidental et les régimes réactionnaires considérés par le FPLP comme les trois ennemis de la cause palestinienne. Enfin, la participation d’internationalistes à cette opération a permis de relier en pratique les luttes des pays du Tiers Monde alors en pleine expansion à travers le monde. Ainsi, cette opération atteignait deux buts : elle a permise de marquer les esprits dans le monde entier par une opération spectaculaire et donner un regain d’attention pour la lutte du peuple palestinien. Mais cette opération a démontré également que la révolution palestinienne ne reconnaissait aucune frontière, que tout régime soutenant la colonisation sioniste pouvait être attaqué.

Le 7 septembre 2020, les Brigades Abu Ali Mustapha (la branche militaire du FPLP) ont souligné dans un communiqué « qu’aujourd’hui, il est facile de condamner les détournements d’avions d’il y a cinq décennies, mais nous étions conscients à l’époque, tout comme nous le faisons aujourd’hui, qu’affronter l’ennemi qui occupe notre terre et déplace notre peuple ne passe pas par des négociations stériles, mais plutôt en infligeant de plus grandes pertes à ses rangs et aux rangs de ses partisans arabes réactionnaires. »

 

De la Naksa à Septembre Noir

 

Cette opération est menée dans un contexte particulier. La résistance palestinienne est alors dans une phase nouvelle. Après la Naksa (la Défaite) de juin 1967, la résistance palestinienne se recompose et se développe. Elle s’appuie sur ses bases en Jordanie afin de mener des actions contre l’occupation israélienne et ses soutiens. Face à l’opposition palestinienne et son autonomisation sur le territoire jordanien, le roi Hussein prendra l’Opération « Aéroport de la révolution » comme prétexte pour déclencher une véritable guerre contre la résistance palestinienne sur son territoire. Appelée « Septembre Noir », elle débutera en septembre 1970 et prendra fin en août 1971 avec le départ de la résistance palestinienne vers le Liban. Elle fera des milliers de victimes palestiniennes.

Dans une célèbre interview, Ghassan Kanafani répondra avec une grande clarté au journaliste à propos du sens de l’opération : « Ce peuple, le peuple palestinien, préfère mourir debout que perdre sa cause. Nous avons réussi à prouver que le roi (de Jordanie) a tort. Nous avons réussi à prouver que cette nation continuera à se battre jusqu’à la victoire. Nous sommes parvenus à ce que notre peuple ne puisse jamais être vaincu. Nous avons réussi à enseigner à chaque personne dans ce monde que nous sommes une petite nation courageuse qui va se battre jusqu’à la dernière goutte de sang pour rendre justice pour nous-mêmes, après que le monde ait échoué à nous la donner. C’est ce que nous avons réalisé. »